La Mort à demi-mots – Kim Young-ha

De l’art de se détruire

Kim Youg-ha 김영하, est un écrivain sud-coréen né en 1968. Fils de militaire, c’est dans les livres qu’il trouve refuge. Il écrit : « pour explorer tous les possibles, rien ne vaut la littérature : il suffit d’un ordinateur portable, ou d’un papier et d’un crayon. » Consommateur de cinéma occidental et de nouvelles technologies, il admire Yukio Mishima (auteur japonais connu pour s’être donné la mort par seppuku), Ôé Kenzaburô, George Bataille ou le marquis de Sade.

À sa publication en 1996, La mort à demi-mots est saluée par la critique pour son originalité novatrice et obtient le prix du Nouvel Écrivain de Munhakdongne. Son titre original 나는 나를 파괴할 권리가 있다 Naneul nareul pakwihal kwoulika ita est inspiré d’une déclaration de Françoise Sagan : « J’ai le droit de me détruire ». Car la destruction de soi est au cœur de ce récit mettant en scène un esthète du crime professionnel pour personnes en mal de vivre.

L’art de donner la mort

Le narrateur, maître du récit, est le fil conducteur de l’intrigue. C’est par ses mots que l’on découvre l’histoire. À travers son point de vue détaché, presque médical, nous sommes témoins de la misère des personnages. Il observe en retrait, sans s’investir émotionnellement, la souffrance d’autrui qui nourrit son business. C’est un fin limier qui traque dans les journaux, les magazines, les regards et les conversations anodines, les failles intimes de clients potentiels. Appliqué dans son travail, il détermine ceux qui pourraient faire appel à ses services : « ce qui m’intéresse, c’est de faire sortir les désirs que les gens ont refoulés et enfouis au plus profond de leur inconscient. »

Mégalomane, il se décrit comme un dieu, habitant de l’enfer, une ville où l’on s’ennuie à l’infini. Il semble être tout aussi désœuvré que les autres protagonistes, à la seule différence qu’il est l’auteur et l’exécuteur. Observateur averti, « ceux qui viennent de l’enfer savent lire les pensées des autres », il décèle les failles et les bugs cachés derrière les paroles de façade. Tâche d’autant plus ardue en Corée, pays des apparences où l’on ne révèle pas ses sentiments profonds.

Lorsqu’un client se présente, un contrat est signé. La victime consentante choisit dans le catalogue la méthode souhaitée sous les conseils avisés du narrateur, avant de passer à l’acte de manière à préserver l’apparence d’un suicide ordinaire. Une fois son travail accompli, l’anonyme de l’enfer part en voyage puis écrit le récit des clients qui l’ont inspiré, ils auront alors « le droit de renaître à travers [ces] récits. » Ce drôle de diable cultive les histoires achevées de ces meilleurs clients, elles seront « un beau bouquet de fleurs artificielles sur leur tombe ». D’assistant assassin, il devient écrivain. Ce tueur-créateur prend des airs de dieu de la mort, à l’image des Joseung Saja 저승 사자, ces entités psychopompes du folklore coréen qui guident les âmes vers l’au-delà.

« C’est ainsi que je deviens petit à petit un dieu parfait. À notre époque, il n’y a que deux voies pour ceux qui aspirent à être un dieu : la création ou le meurtre. »

Les références à l’art sont disséminées tout au long du livre. Des chefs-d’œuvres qui nourrissent des réflexions sur la Mort. Le narrateur ne cache pas son admiration pour Jacques-Louis David devant La Mort de Marat peinte en 1793. Face au visage agonisant du portrait, il s’extasie : « il semble à la fois serein et dolent, il hait et il comprend en même temps. Ces sentiments contradictoires enfouis en nous-mêmes, David les a transposés sur le visage d’un mort. » S’identifiant au peintre, il poursuit : « Ce n’est pas l’extase qui donne l’extase. Il faut être sec et froid. C’est la vertu suprême chez un artiste. » Il jubile devant le festival de meurtres organisé par Delacroix dans La Mort de Sardanapale, cet homme déchu qui voulait devenir dieu en ordonnant la mort de ses concubines.

« Ceux qui ne savent pas condenser sont impudents, tout comme ceux qui laissent leur vie minable se traîner. Ceux qui ne connaissent pas la beauté de la réduction meurent sans comprendre le sens dramatique de la vie. »

Séoul dans les années 90

Kim Young-ha fait partie d’une génération qui n’a pas connu les affres de la guerre de Corée (1950-1953). Le pays, déchiré par ce conflit fratricide, en ressort ruiné et exsangue. Sous l’impulsion des dictatures militaires successives, il réalise l’exploit de passer en quelques décennies d’un pays du tiers-monde à l’un des quatre dragons asiatiques, 13e puissance mondiale. Mais le  »miracle du fleuve Han » paye un lourd tribu : la liberté et la démocratie sont sacrifiées ainsi que la vie de milliers de coréens engagés dans une course au progrès économique dévorante. Les contestations sont violemment réprimées, en témoigne le massacre de Gwangju 광주 민주화 운동, terrible drame de mars 1980 qui a vu l’armée tirer sur les étudiants ; quant au travail, il prend souvent des airs d’esclavage.

Ce traumatisme persiste encore en Corée où la valeur du travail reste le leitmotiv de toute une population. En témoigne l’expression Yeolshimee 열심히, ‘l’effort du travail’, la peine et la misère du labeur, répétée à loisir comme une prière dans une société ultra-concurrentielle. « Dans une grande ville comme Séoul, les individus sont de plus en plus seuls, éloignés de la société surtout par rapport au modèle traditionnel de la société confucéenne. Aujourd’hui c’est l’individualisme qui crée cette solitude » note Kim Young-ha.

La jeunesse des années 90 est l’héritière privilégiée d’un lourd passé et se voit confrontée à un paradoxe : l’abondance et la liberté d’une société capitaliste la plonge dans un mal-être profond. Car cette génération se retrouve seule face à un vide insondable au sein d’un pays qui n’a pas eu le temps de prendre conscience de ses changements accélérés. Privée de sens, elle est confrontée à la montée de l’individualisme et de la consommation et prisonnière d’un ennui dévorant. L’auteur témoigne : « L’économie explosait. C’était une époque de frénésie et d’excès, et c’est ce que j’ai voulu rendre dans mon livre. »

Héros désœuvrés

La faune urbaine dépeinte dans le roman est donc issue de cette nouvelle société en souffrance dont Kim Young-ha est le premier à décrire la saleté mentale et le désarroi : « Nous vivions un profond bouleversement, mais personne ne semblait s’y intéresser. Je me suis contenté de regarder autour de moi. »

On nous raconte donc l’histoire de Seyoun, jeune femme singulière, amante de deux frères : K. chauffeur de taxi de nuit en proie au mal-être et C. artiste-vidéaste qui semble détaché de tout. Seyoun possède dans les yeux l’étrange volupté de la Judith peinte par Klimt, une Judith qui ressemble à un cadavre séduisant.

Son premier amant K., conducteur de taxi-balle-de-revolver 총알택시, se grise de la vitesse de sa Stella TX modèle 94, et se joue de la mort en appuyant sur l’accélérateur. Il a une relation torturée avec son frère, mélange de rivalité et d’indifférence, et comble son manque affectif par une passion des voitures. Il rêve de conduire des Porches ou des Lamborghini qu’il ne pourra jamais se payer.

Quand à C., il vit à travers sa caméra, dans un monde d’images virtuelles qui le protège de la réalité. Il souhaite filmer Mimi, la performeuse. Mais cette femme déteste être photographiée, se sentir remplacée par des images. Elle lutte : « si le but de l’art, c’est la rencontre avec la Beauté, et la Beauté vivante, tous les arts qui ne sont pas du spectacle sont faux. Ce ne sont que des compromis, de vaines recherches de l’immortalité, des résidus de ces choses-là. Si on critique ce que je fais, c’est par peur de la vraie Beauté. Les gens empaillent la vraie Beauté à cause de leur obsession de l’immortalité. Ce sont des esclaves habitués aux arts morts. »

Sexualité féminine

La sexualité est très présente dans ce roman, en particulier celle des femmes. La sulfureuse Seyoun fait l’amour une Chupa Chups à la bouche et se masturbe librement à l’écoute de ses pulsions. L’artiste Mimi, au corps voluptueux et ardent, peint nue en utilisant sa chevelure : « Je lis la mort, l’amour et le désir dans les yeux des gens qui me regardent. » La touriste de Hong Kong est une ancienne mannequin-prostituée qui, couverte de papier, se faisait dévêtir par des clients obscènes. Elle confit que l’eau la répugne et la fait vomir, car les fellations répétées lui ont fait ingérer des litres de sperme. Les hommes ne sont pas en reste : K. grisé par la vitesse, ne peut retenir ses érections ; son frère C. est au prise avec son désir pour Judith, puis pour Mimi. Même le narrateur se prend d’envie de passer une nuit avec une touriste fatiguée. Pour lui, on ne fait pas l’amour en enfer, ce à quoi son amante répond  : « moi je crois qu’on ne fait que ça ! »

Lors de la parution du roman en 1996, la sexualité était tabou. Dans les années 80, les coréens restaient confus sur les appellations liées au sexe. Il n’existait pas de termes homologues exacts pour qualifier le sexe, la sexualité ou les rapports sexuels. A cet usage, on employait le terme général seong 성 issu d’un caractère chinois désignant indistinctement la nature, la vie ou le sexe (J. Turnbull).

La révolution démocratique de 1987 a donné aux femmes l’accès à l’éducation et à un meilleur niveau de vie. Mais l’évolution des mentalités n’a pas suivit ce mouvement : les inégalités ont persisté, générant une grande désillusion chez les trentenaires. Et le double standard sexuel dont souffraient les anciennes générations persiste encore aujourd’hui. Traditionnellement, la femme se cantonne à être une figure maternelle asexuée. Elle doit se marier, procréer et se dévouer à l’éducation des enfants. Une fois mère, les rapports sexuels sont généralement absents et l’épouse devient ce qu’on nomme communément une ajumma 아줌마 (madame, femme mariée d’âge mûr; en opposition avec le mademoiselle agashi 아가씨) (Lee So-hee).

Ainsi, la question d’une sexualité féminine en dehors du mariage n’a pas sa place dans la société patriarcale coréenne. Les ébats impudiques des héroïnes de Kim Young-ha sont les reflets d’une nouvelle génération de femmes à la recherche d’une liberté trop longtemps réprimée. Les jeunes des années 90 s’opposent à  »l’idéologie mystifiée du maternage et des obligations familiales » (J. Turnbull). Mais ce tabou du sexe perdure dans la Corée contemporaine : le discours sur le désir féminin reste difficile, les cours d’éducation sexuels sont absents, sans compter les inégalités sexistes qui continuent d’indigner les féministes de la péninsule.

Honteux suicide

Étrange choix que de mettre en avant un professionnel de la mort assistée. Pourtant derrière un cynisme désabusé, l’auteur révèle les affres d’un sujet tristement présent dans l’actualité sud-coréenne. Dans une interview, il confie : « C’était prémonitoire. Dans la Corée de l’expansion économique, se suicider était très mal vu : se tuer, c’était faire perdre une main-d’œuvre indispensable au pays. Aujourd’hui, tout se passe comme si le suicide était devenu à la mode. »

La mort volontaire, déjà importante dans les années 90, s’est en effet propagée au fil des ans dans la péninsule. La Corée du Sud remporte le triste record du plus fort taux de suicide parmi les pays de l’OCDE depuis les années 2000. On observe par exemple une augmentation des suicides par combustion de charbon de bois.

« La mort est devenue une sorte de pornographie qu’on regarde à la télévision. Le massacre qu’on percevait jadis comme une rumeur nous parvient maintenant en direct et en détail grâce aux satellites. Or, la pornographie n’émeut personne. »

La question des maladies mentales est peu abordée dans un pays que érige la réussite sociale comme le modèle unique. La dépression est méconnue et mal prise en charge par les autorités sanitaires même si elle fait des ravages parmi les jeunes soumis à une pression colossale. La société confucéenne coréenne dans sa course au succès, n’épargne guère les plus fragiles : à la souffrance psychologique et au sentiment d’échec, s’ajoute la honte et la stigmatisation, le mal reste donc un douloureux secret.

Étrangement, c’est au moment de choisir leur mort que les clients semblent les plus vivants. « Jusqu’ici, ma vie m’avait toujours été indifférente. Je me trouvais toujours là où je n’avais pas l’intention d’être » remarque Seyoun, après avoir opté pour le gaz. Mimi, s’apercevant que « personne ne peut sauver les autres », décide de se trancher les veines, après avoir lacéré d’un couteau sa dernière œuvre.

Fuir la vie à travers la mort

Kim Young-ha propose une intéressante analyse au travers de ce roman. Plongeant dans la psyché de la société coréenne contemporaine, il met en lumière ses dysfonctionnements. Dans sa volonté d’associer Éros et Thanatos, il fait appel aux pulsions les plus intimes et secrètes des individus. La lutte interne entre la  »pulsion de mort » et le  »principe de plaisir », si chère à la psychanalyse de Freud, semble déchirer ses personnages.

Chez Kim Young-ha, l’art comme la mort sont des lieux de fuite, des moyens d’échapper au néant qui nous ronge. Voir trop profondément en soi-même ne peut que nous mener au désespoir, trop conscients que nous sommes de la vacuité de nos existences. A propos de l’origine de l’art, il écrit : « les humains ont toujours eu peur de l’espace vide qui niche au fond de leur âme. »

à ce titre, son dieu auto-proclamé pourrait presque passer pour un saint. Après tout, ne sauve-t’il pas les âmes en peine qui se tournent vers lui? Offrant une voie de salut, il conclue le roman sur ces mots : « je m’adresserai à vous à l’improviste et vous demanderai s’il n’y a rien de changé malgré le long chemin que vous avez fait ou si vous ne voudriez pas vous reposer. A ce moment là, mettez votre main dans la mienne et venez avec moi. »

Sources :

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s