Lee Seung U – La vie rêvée des plantes

Mélancolie végétale

La Corée du Sud, ancien pays agricole où 45% des gens travaillaient la terre en 1975 contre 11% en 1995, est devenu un monstre d’urbanisme (J. Piel). Un ogre de tôle et de béton a envahit le pays, dévorant les espaces verts, avalant même le ciel en érigeant ses innombrables épines, des pylônes à haute tension et des poteaux électriques. Son haleine souffle les relents des ordures ménagères que les rues, ses artères, vomissent abondement. Mais pour qui sait regarder des petites pousses parfois jaillissent du sol, perçant le bitume et offrant à un monde indifférent la poésie d’une fleur colorée.

Lee Seung U 이승우 est né le 21 février 1959 à Jangheung 장흥군, dans la province du Jeollanam-do 전라남도, au sud de la péninsule coréenne. Il grandit à Séoul et poursuit des études à l’Université Théologique de Séoul 서울신학대학교, avant de devenir journaliste pour une revue protestante. Écrivain introverti à l’enfance solitaire, il considère l’art d’écrire comme un remède : “la littérature m’a guéri et m’a sauvé / 그런 나를 치유하고 구원한 것이 문학이다. »

Sa première nouvelle, Un portrait d’Erysichton (에리직톤의 초상 Erijiktonui chosang, 1981), qui s’inspire de la tentative d’assassinat du Pape Jean-Paul, lui vaut les éloges des critiques et le prix du Nouvel écrivain de la revue mensuelle Littérature coréenne. Intéressé par les questionnements métaphysiques, il poursuit son analyse de l’âme humaine avec L’Envers de la vie (생의 이면 Saeng-ui imyeon, 1993), roman hautement autobiographique avec lequel il reçoit le prestigieux Prix Daesan (대산문학상). Il publie La Vie rêvée des plantes (식물들의 사생활 sigmuldeul-ui sasaenghwal), chez l’éditeur Munhakdongne 문학동네 en 2000. Sa dernière œuvre, Le Chant de la terre (지상의 노래 Jisangeui norae, 2012), s’est vue à son tour décerné le Prix littéraire Dong-In 동인문학상.

Ecrivain acclamé par les critiques et le monde littéraire, qui le désigne comme un candidat potentiel au Nobel de littérature, Lee Seung U est pourtant peu connu du grand publique coréen. Son style très personnel et sa conception philosophique de la langue et de l’humain, lui donne une réputation d’auteur érudit voir élitiste. Il est en revanche très admiré et lu au Japon et en France où sa vision de l’écriture remporte l’adhésion des lecteurs français séduits par sa sobriété et sa profondeur. Il enseigne depuis 2001 la littérature coréenne et l’écriture à l’Université Chosun.

Deux frères

Kihyon, le narrateur et personnage principal du roman, est le dernier né d’une famille désunie. Un peu bon à rien, ce jeune homme reformé, au tempérament vagabond, a fuit l’académie militaire de préparation au concours d’entrée à l’université pour vivre de petits boulots sans envergure. Comme nombre de cadets, il vit dans l’ombre de son grand frère Uhyon qui semble paré de toutes les vertus, à la fois beau, brillant et sportif.

Kihyon jalouse ce frère si talentueux qui monopolise l’affection de leur mère : « elle préférait de loin mon frère. Mais cette préférence n’était pas sans fondement. Et mon frère répondait à son amour. Par ses qualités et ses talents, il s’était attiré toute son affection. Il méritait d’être aimé davantage que moi. » Désœuvrement du cadet qui intériorise sa frustration : « Dès mon plus jeune âge, j’ai appris à vivre avec un sentiment d’infériorité, j’en ai fait mon pain quotidien. »

C’est un être antipathique dès les premières pages où son attitude cavalière avec une prostituée le présente comme un homme insensible et individualiste. Il se montre froid et distant avec les autres, n’a de liens avec personne et vit une existence décousue. Il gère une petite entreprise de colportage l’Abeille et la Fourmi où il accomplit des services divers. Mais un jour, un client inconnu lui commande de surveiller sa propre mère, requête qui va changer drastiquement sa perception du monde.

« Lui, il était supérieur, à moi, aux autres, de tous les points de vue. Dès son enfance, il avait fait la joie et la fierté de ma mère. Qu’un fils pareil fut réduit à cela devait être une souffrance intolérable pour elle. »

Une fratrie issue d’un couple parental inexistant, entre une mère toujours à l’extérieur et un père invisible, obnubilé par son jardin : « Je ne garde aucun souvenir d’eux discutant, encore moins plaisantant ensemble. En apparence, aucun problème ne les opposait, mais peut-être était-ce le signe même d’un profond désaccord. L’indifférence, les échanges réduits au strict minimum, la non-intervention réciproque au sein du couple ne marquent-ils pas le degré le plus désastreux de la relation entre époux ? » Chacun vit isolé des autres, dans sa bulle de silence, laissant le temps, lentement, poursuivre le délitement des liens familiaux.

« L’absence d’intérêt pour les autres, le principe de non-ingérence mutuelle ne s’était pas introduits du jour au lendemain, mais petit à petit, à la manière de la poussière qui, couche après couche, s’épaissit au fil du temps sur les armoires. »

Jalousie destructrice

La rivalité des sentiments trouve son apogée dans un triangle amoureux aux répercussions tragiques : « quelqu’un s’était glissé entre mon frère et moi. » Sunmi, la jeune fille aux cheveux courts, sans maquillage et à la voix d’ange. L’amie de son frère, son amour aussi. Celle qui chantait à son oreille, accompagnée de sa guitare, une ballade amoureuse : « Prends mon cœur en photo, mon photographe » / « 내 마음의 사진을 찍어 사진사 아저씨 « . Kihyon entend le chant de sirène de Sunmi et brûle de passion : « Ses chansons y ont peut-être été pour quelque chose. Elles m’ont troublé, séduit, et finalement ôté la raison. […] C’est ainsi que m’a pris ce qu’on appelle le mal d’amour. »

Un mal qui le ronge et dissout un peu plus les liens si fragiles qui le liait à son frère. Il finit par ressentir une rancœur mortifère pour son aîné qui partage les rires de Sunmi : « Je m’étais mis à éprouver de la haine pour mon frère. Plus mon amour pour Sunmi grandissait, plus ma haine devenait violente. » Incapable de contrôler sa fièvre, il sombre dans une obsession égoïste : « Je me justifiais en me disant que, puisqu’il s’agissait d’aimer et non de haïr, le sentiment que j’éprouvais était juste, je pouvais en tirer fierté. » S’introduisant dans la chambre d’Uhyon, il lui vole la précieuse cassette audio contenant la voix de Sunmi.

« Au lieu de m’inquiéter pourquoi, nom de Dieu ! j’étais tombé amoureux de l’amie de mon frère, je me suis demandé de quel droit, diable ! il venait se mettre en travers. Le monde entier tournait autour de mon nombril. J’étais le commencement de tout, avant moi il n’y avait rien ; avant mon amour, le néant. Personne n’avait jamais aimé, il n’y avait eu d’autre amour que le mien. »

« Aveuglé par l’amour, en proie à toutes les chimères », il se rend chez Sunmi pour déclarer sa flamme, persuadé qu’elle aussi l’aime en secret. Vaine illusion. Le beau-frère de Sunmi le repousse, sous le regard inquiet de la jeune femme dont le dédain apparent anesthésie Kiyun. Son frère aîné, fou de rage, le roue de coups lui hurlant qu’il n’est qu’un « fils de chienne! » Kihyon dépité prend la fuite en volant l’appareil photo de son frère, un Nikon FM2 importé du Japon, trésor symbolique : « C’était même davantage qu’un objet. En l’emportant, je lui ravissais une partie de lui-même. Cet appareil fétiche était son œil, sa bouche. Un œil d’une fidélité totale, une bouche qui parlait toujours droit. »

Pour se faire de l’argent, il le vend et dans son inconscience, donne la pellicule, son adresse et le nom de son frère. Erreur fatale : « À ce moment, j’étais loin de me douter que cette pellicule trouverait sa place dans le drame que mon frère et moi étions en train de jouer. » Les forces de polices découvrent les photos, preuves politiques accablantes, et perquisitionnent la chambre d’Uhyon qui se voit arrêter et enrôler dans l’armée. Il devient un être brisé par la jalousie de son cadet, après avoir perdu ses jambes, ses photos, puis son amour.

« Je me suis dit que les années qu’il me serait encore donné à vivre, je devrais les consacrer à mon frère pour rembourser ma dette. »

« 때때로 나는 남은 내 인생이 형에게 진 빚을 갚기 위해 있는 것처럼 느낀다. »

Les heures sombres de l’histoire

La littérature coréenne du XXe siècle se nourrit de son histoire mouvementée. L’occupation japonaise (1910-1945), le déchirement de la guerre de Corée (1950-1953), puis la dictature militaire (1974-1987) ont engendré une ‘littérature de la guerre et de la dictature’ suivit d’une ‘littérature de la démocratie’ advenue après 1987 (Choi Mikyung : 2018). Lee Jeung U ne fait pas exception tant les événements survenus entre les années 1950 et 1980 impactent la vie de ses personnages. Il évoque ainsi les périodes troubles de l’histoire coréenne dont les souvenirs traumatiques planent toujours dans les consciences.

C’est en premier lieu, la génération des parents qui souffre du conflit fratricide opposant la République de Corée du Sud (대한민국 / 大韓民國), soutenue par les Nations-Unies, à la République populaire démocratique de Corée du Nord (북조선 / 北朝鮮), aidé de la Chine et de l’Union soviétique, du 25 juin 1950 et le 27 juillet 1953. Une guerre meurtrière et inutile de plusieurs million de morts qui laisse un pays déchiré, ravagé et exsangue. Pour survivre, la population affamée compte sur l’aide alimentaire internationale. L’armistice laisse place à une longue période d’instabilité politique et de méfiance quasi-paranoïaque envers toute menace nord-coréenne.

La mère de Kihyon a ainsi connu dans sa jeunesse un homme membre de la commission présidentielle. Mais pas invincible, le « secrétaire » est tombé sous le coup de la loi qu’il devait faire appliquer : accusé de divulgation de secrets d’État à des organisations pro communistes extrémistes œuvrant pour la Corée du Nord, il est démis de ses fonctions, tenu au secret et exilé à l’étranger. Le couple ne se reverra qu’au seuil de la mort, après bien des années.

« Il faut se rappeler que, à cette époque, une loi de sûreté nationale avait été promulguée dans le but d’enrayer toute tentative des communistes d’attenter à l’État, et de garantir les libertés fondamentales. »

Trente ans plus tard, le pouvoir est détenu d’une main de fer par le président en poste : le général Park Chung Hee 박정희 jusqu’à son assassinat le 26 octobre 1979 par le chef des services secrets (KCIA) Kim Jae Kyu. Sa mort est suivit d’un coup d’état militaire le 12 décembre 1979 mené par Chun Doo Hwan 전두환 qui, devenu président de la République, fait proclamer la loi martiale le 17 mai 1980. Loi liberticide contre laquelle plus de 100 000 citoyens manifestent le 15 mai 1980 dans la ville de Gwangju, capitale de la province du Jeolla du sud et chef lieu de l’opposant démocrate Kim Dae Jung (Hyung Jeong Im : 2005).

Mais ‘Le mouvement pour la démocratisation de Gwangju‘ dit aussi ‘Soulèvement de Gwangju’ (광주 민주화 운동 / 光州民主化運動) est violemment réprimé par le régime. Un bain de sang qui dure neuf jours et entraîne la mort de plusieurs milliers de manifestants dont un très grand nombre d’étudiants. Cet événement traumatique est surnommé 518 (오일팔 / 五一八), référence à la date fatidique du massacre. De nombreux écrivains coréens font référence à cette plaie jamais refermée : le grand Hwang Sok Yong 황석영 l’évoque dans Le Vieux Jardin (오래된 정원 Olaedoen jeong-won, 2000) ou dans Monsieur Han (한씨 연대기 Hanssi yeondaegi, 1970), ainsi que la romancière Choe Yun 최윤 dans sa nouvelle Là-bas, sans bruit, tombe un pétale (저기 소리없이 한 점 꽃잎이 지고 Jeogi hanjeom kkonnipi jigo, 1988).

Il en va de même chez Lee Jeung U où Uhyon, épris de vérité et photographe amateur durant la dictature militaire des années 80 (80년대 군사독재정권, 80 nyeondae gunsa dogjae), se rend sur le terrain, au cœur des manifestations de « cette époque oppressante où il ne se passait pas un jour sans que le ciel de Séoul soit obscurci par les gaz lacrymogènes. » Des clichés dont la valeur documentaire fait office de militantisme : « Pour lui, photographier était une arme, pas un passe-temps ni un art. » Une arme mortelle qui se retourne contre lui lorsque les autorités découvrent sa pellicule.

« Il était là, infailliblement, parmi les manifestants, se frottant les yeux et le nez, mitraillant tout ce qui s’offrait à sa vue. Il a photographié des policiers anti-émeutes tirant des grenades et se ruant, matraque à la main, à la poursuite des contestataires, des étudiants qui lançaient des cocktails Molotov contre les boucliers des forces de l’ordre plantées en rangs serrés, des passants qui s’enfuyaient dans les passages souterrains en grimaçant à cause des gaz. »

En raison de ces multiples conflits militaires, la Corée du sud accorde une place prépondérante à son armée. Ainsi, le système de service militaire sud-coréen (대한민국의 병역 제도 daehanmingug-ui byeong-yeog jedo) est l’un des quatre devoirs constitutionnels du citoyen. Obligatoire pour tout les hommes entre 18 et 36 ans, le service militaire coréen se distingue par sa durée (environ deux ans) et sa difficulté. Le jeune soldat doit effectuer un service actif dans l’une des branches de l’armée (armée de terre, force aérienne, marine) ou un service non-actif dans un service public (police, pompier).

Ne pas effectuer son service est assimilé à une honte et une faute grave, les anciens soldats tirant de leur expérience une certaine fierté et un attachement féroce au patriotisme. Il est cependant devenu assez impopulaire en raison des multiples scandales à propos d’abus verbaux, physiques et sexuels. Il n’est donc pas rare que des jeunes réfractaires tentent, avec la complicité de leur famille, d’échapper à cette charge. C’est notamment le cas pour les fils de bonnes familles dont les parents, moyennant finances, allègent la difficulté pour leur progéniture. Nombre de mères coréennes tentent aussi d’accoucher à l’étranger, principalement aux États-Unis, afin de faire de leur fils un citoyen américain et d’échapper de ce fait à l’appel obligatoire. D’autre encore, tente d’échouer à l’examen médical afin d’être réformé, au risque d’encourir une peine de prison.

5·18 Memorial Park / 5·18 기념공원, Gwangju

Le désir de l’homme sans jambes

Malheureusement, le séjour forcé de Uhyon dans les forces armées lui ravi ses deux jambes, le laissant infirme et démuni de tout. Devenu un poids pour ses parents, il se retrouve sans avenir, abandonné dans son désespoir et à sa dure condition d’handicapé (장애인 jang-aein). En 2009, près de 2,42 millions de personnes étaient enregistrées comme handicapées, dont 95% en raison d’une maladie ou d’un accident.

Au cours des années 70, le gouvernement coréen a mis en place un modèle social visant à mieux intégrer les personnes en situation de handicap (physique ou mental) dans la société coréenne notamment par l’amélioration de l’environnement physique et des systèmes sociaux (Jung Youn Park : 2017). Mais malgré une loi anti-discrimination coréenne assez punitive et une Convention des Nations Unis garantissant des droits aux handicapé.es, les préjugés persistent. Les différentes mesures mises en place se sont principalement concentrées sur une intégration pratique et une législation, en omettant sa dimension psychologique et culturelle (Dong Chul You).

La société coréenne présente encore de nombreuses lacunes quand au traitement accordé aux handicapé.es et tend à faire du monde extérieur un milieu relativement hostile : espaces publiques ou entreprises non aménagés, mépris et méconnaissance des handicaps, discriminations et micro-agressions régulières et difficiles à faire condamner… . Ainsi les personnes souffrant de handicap sont souvent isolées que ce soit à domicile ou dans les centres de réhabilitation, et ont de grandes difficultés à s’insérer sereinement.

« Comment faire avec cette abjection qui hante mon corps ? » La voix de mon frère me parvenait comme un souffle du bois touffu où un aliboufier enlaçait un pin. »

De plus, la mention de leur sexualité divise et engendre un malaise tant il est communément admis que les handicapé.es, n’étant pas des personnes ‘normales’, n’ont pas de relations, voir sont sexuellement inactives. Cette idée reçue tant à nier les désirs élémentaires des individus et à cantonner le handicap à un statut de maladie. La sexualité se limite donc au visionnage de contenus pornographiques ou au recours à la prostitution avec tout les problèmes que cela sous-entend. De plus, les travailleurs.es du sexe émettent des réserves quand à offrir des prestations sexuelles à des handicapé.es, peu importe les moyens financiers proposés (Cho Yoon Kyung).

En 2005 est sorti Pink Palace 핑크 팰리스, un film documentaire mettant en scène Choi Dong Soo, atteint de paralysie cérébrale dans son périple au sein du quartier chaud de Cheongnyangni à Séoul. Au volant de son fauteuil roulant électronique, cet homme de 48 ans tente d’accéder à sa première relation sexuelle mais se heurte au refus systématique des maisons de passe. Pour le réalisateur Seo Dong-il, ce reportage visait à rendre compte de la persistance des préjugés envers les handicapé.es et leur sexualité.

Pour pallier à ces difficultés, un programme de protection sociale a été mis en place afin de mettre en relation des bénévoles sexuel.les / sex volonters et des personnes handicapé.es, mais aussi pour aider à la masturbation ou à rencontrer d’autres handicapé.es. Mais l’existence de tels services a engendré un débat éthique entre les partisans d’une ‘activité de bien-être fondamentale’ et les opposants à une ‘prostitution pro bono’ (Park Si Soo). Contestation rencontrée aussi en France au sujet de l’assistanat sexuel assimilé là encore à de la prostitution par les abolitionnistes (P. Brasseur).

Dans le roman de Lee Jeung U, les personnages sont confrontés à cette réalité complexe. Uhyon, en plus de son infirmité, souffre de violentes crises qui le pousse à déchirer ses vêtements, à se griffer et se frapper, puis à se masturber dans une frénésie qui se termine par un sommeil épuisé. Ses pulsions sexuelles servent d’exutoire à son trouble mental. Kihyon, endossant un « rôle aussi pitoyable que rebutant », devient son complice afin de lui permettre « d’assouvir ses désirs charnels », remplaçant ainsi sa mère dans cette mission peu flatteuse. Mais les travailleuses du sexe se montrent réticentes à offrir leurs services à cet homme sans jambes, exprimant à la fois pitié et répulsion.

« Resté intact chez l’invalide, ce désir avait quelque chose de répugnant, comme était sinistre son emprise sur cet esprit torturé, et consternant le spectacle d’une mère qui, par amour, prenait son fils sur le dos pour l’emmener au bordel. »

Noms miroirs

La langue coréenne se compose du hangeul (한글 / 諺文), l’alphabet phonétique communément employé, et du hanja (한자 / 漢字), l’écriture coréenne en caractère chinois. Chaque syllabe en hangeul peut avoir différentes significations en hanja. Les deux frères, Kihyon et Uhyon, partagent la même dernière syllabe 현 (Yun, Hyun, Hyeon, Hyon, Hyoun) qui en hanja peut signifier : 現 ‘apparaître’, ‘exister’; 賢 ‘vertueux’; 顯 ‘proéminent’; 玄 ‘profond’, ‘mystérieux’; ou encore 炫 ‘briller’, ‘afficher’. Deux êtres contrastés aux mêmes racines qui se déchirent pour exister.

L’aîné Uhyon 우현 est le bien aimé aux rêves brisés. Son prénom se compose du préfixe 우 (U) qui en hanja signifie 雨 ‘pluie’, 宇 ‘univers’, 愚 ‘stupidité’, 優 ‘supériorité’, ‘excellence’. C’est le fils prodigue qui détenait le monde avant de sombrer pour devenir le fou qui pleure.

Le cadet Kihyon 기현 est l’isolé, celui qui part. Son prénom comporte la syllabe 기 (Ki, Gi) qui en hanja donne 氣 ‘énergie’, ‘vitalité’, 基 ‘fondation’, ‘base’, 機 ‘chance’, ‘opportunité’; mais aussi 記 ‘enregistrer’, 己 ‘soi’ Il est animé d’une force passionnée, celui sur qui repose l’avenir de sa famille et le poids de la guérison de son frère, celui aussi qui doit saisir la chance de se racheter. C’est un égoïste qui ne vit que pour lui-même. Un observateur qui espionne les autres, agissant en spectateur, en coulisse, hors de la scène.

Et puis il y a Sunmi 순미 l’amie amoureuse dont le prénom est formé de 순 (Sun) dérivé des hanja : 順 ‘obéissance’, 純 ‘innocence’, ‘pureté’, 旬 ‘décennie’, 筍 ‘tendre’, ‘jeune’; et de 미 (Mi), issu du hanja 美 ‘beauté’. Sunmi incarne la femme aimée, celle dont la délicatesse et la grâce enchante les cœurs; mais aussi celle qui attend, soumise à la volonté d’autrui.

Un roman-jardin

Lee Seung U parsème son récit de graines, d’évocations végétales, qui ne prennent leur sens qu’à l’achèvement de la lecture. Ce sont d’abord des noms de lieux comme le Marché au Lotus (‘연꽃’시장 yeonkkoch sajang) où déambulent les prostituées, ces fleurs éphémères de la rue. Le lotus (연꽃 yeonkkoch) est une fleur sacrée qui symbolise le pardon et la sagesse du Bouddha. Elle nourrit plusieurs idiomes sur la pureté : ‘vivre comme un lotus‘, c’est savoir s’épanouir sans être affecté par la laideur du monde à l’image de cette fleur poussant dans la boue sans en être tachée (Ijeyeom-o 이제염오 / 離諸染汚 ; Bulyeoakgu 불여악구 / 不與惡俱). Le restaurant Mindeulé 민들레 ‘Pissenlit’ évoque la fleur commune parfois employée en médecine traditionnelle sous le nom de Pogongyeong (포공영 / 蒲公英). Et la ville de Namchon 남천, lieu onirique d’union mystique, tire son nom de la nandina domestica 南天 aussi nommée bambou sacré ou bambou céleste.

L’ethno-grammaire des arbres témoigne de ce rapport complexe entretenu avec le monde sylvestre au sein de la société traditionnelle coréenne. L’agencement spatial des espaces de vie (comprenant maisons 가옥 ga-ok, villages 마을 maeul, provinces 고을 go-eul) est délimité par des arbres dont la présence est loin d’être anodine (Tian Jin Gi : 2017). Dans la mythologie coréenne, le fondateur légendaire du premier royaume de Corée, Tangun (단군 / 檀君, ‘Prince de l’autel’ ou ‘bois de santal’) vint au monde grâce aux prières ferventes de sa mère adressées au Ciel, sous un bouleau divin. Cet arbre sacré, le Shin Dansu (신단수 / 神檀樹), est considéré comme le centre de l’univers, le point de liaison entre les Cieux et le monde terrestre. Les arbres sont des intercesseurs privilégiés pour communiquer avec les divinités, car ils en sont le lieu de résidence.

La croissance naturelle de l’arbre à la fois lente et exponentielle incarne l’évolution spirituelle de l’homme. Il symbolise aussi la renaissance et le changement perpétuel car son feuillage passe de la floraison à l’effeuillement jusqu’à la création d’une nouvelle entité (Park Boo Jin). De plus, la tradition populaire attribue aux arbres de grands pouvoirs surnaturels. Capables de protéger et de guérir, ils sont utilisés pour éloigner la malchance et les énergies néfastes générées par les esprits malveillants grâce au Byeoksa (벽사 / 辟), un concept passif d’évitement des forces maléfiques. Dans ce pays aux montagnes vertes, les plus vieux spécimens d’arbres sont considérés comme des ‘monuments naturels’ (천연기념물 cheon yeonginyeommul), à l’instar des ifs de Jeongseon Duwibong (정선 두위봉), dont le plus âgé (plus de 1400 ans) est considéré comme le plus ancien arbre de Corée.

« Le bois nocturne est régi par d’autre règles, d’autres lois. Et ce qui caractérise le monde sylvestre, c’est justement la présence de sorcières de fantômes. »

Les essences sont nombreuses dans La vie rêvée des plantes. On y dénombre un aliboufier ou styrax officinalis surnommé ‘arbre aux clochettes d’argent’ car sa floraison génère de petites fleurs blanches sous la forme de grappes parfumées. Le mystérieux palmier cocotier (야자 나무 yaja namu) dont la graine tropicale a réussit à pousser aux delà des mers grâce à l’amour inconditionnel de deux amants. Un frêne (물푸레 나무 mulpule namu) à la ramure protectrice qui se superpose aux bras paternels. Mais on observe surtout la présence du pin (소나무 sonamu, 송 / 松 ou 적송 / 赤松), arbre symbole de la nation, de longévité, d’immortalité, de droiture face à l’adversité.

« Ses racines descendent jusqu’à la mer, la mer l’enserre dans ses flots. Non, c’est le contraire. C’est l’arbre qui enserre la mer. L’arbre est plus grand, plus vaste que la mer. »

Toutes les formes de l’Amour

C’est en suivant sa mère dans la ville de Namchon pour le compte de son mystérieux client que Kihyon découvre son lourd secret. À ce moment là du récit, nous sommes à la moitié du livre, et la révélation de Namchon marque un tournant dans l’histoire. Vision onirique, il assiste à l’union de sa mère avec un invalide, sous le feuillage d’un palmier : « Elle s’est étendue à son côté. Son bras a enlacé le corps de l’homme, le bras de l’homme l’a enlacée. Elle s’est hissée sur l’homme, son visage s’est posé sur le sien, sa poitrine sur la sienne, ses bras sur les siens, les paumes de ses mains sur ses mains, ses lèvres sur ses lèvres. Les deux corps symétriquement superposés ont figuré un tout de la forme d’un arbre. Comme si chacune des deux parties avait enfin retrouvé sa part manquante pour modeler un corps maintenant parfait, évident, beau, divin. »

Étrange hallucination qui l’émeut profondément tant la fusion entre ces deux êtres lui paraît sacrée. Car il est témoin de la démonstration de l’amour le plus pur et absolu qui soit. Selon Aristophane, « l’amour, c’est la recherche de sa moitié manquante. » Un amour vrai ne peut être vécu qu’avec une ‘âme-sœur‘, voilà pourquoi Kihyon ne peut y prétendre avec Sunmi. Théorisé par Platon dans Le Banquet (Συμπόσιον Sumpósion) vers 380 av. J.-C., le concept fait référence au mythe de l’androgyne originel, un être double à quatre bras, quatre jambes et deux visages. Soumis à la colère de Zeus, l’humain est divisé en deux et condamné à chercher sa moitié manquante. Voilà pourquoi la réunion charnelle du couple de Namchon est si noble : « Par l’union de deux corps incomplets, ils avaient créé un seul corps. Cette scène curieuse avait tout d’un rituel. »

« Eux, ils étaient hors de tout ; moi, je collais au réel. Le monde hors du réel était chaste, et ignoble le monde où je me trouvais. »

« Il n’y a d’amour que particulier » écrit Lee Seung U ; à chaque individu correspond un amour unique et singulier. Son récit n’est qu’une succession d’histoires d’amour entrelacées les unes aux autres comme des lianes. Six personnages qui forment des pairs entremêlées sur deux générations, exprimant toute la complexité des sentiments humains : la mère qui aime un homme depuis sa jeunesse, l’homme qui l’aime en retour, le père qui aime son épouse amoureuse d’un autre, le fils aîné qui aime son amie, le fils cadet qui aime l’amie de son frère, l’amie qui aime le frère aîné.

L’amour traverse le temps et les frontières, donnant naissance à un palmier magique : « Ainsi la conscience leur était venue que cette graine traversant jusqu’à eux l’océan, était un signe. L’arbre ne figurait-il pas la promesse d’un amour total, sans nulle entrave jamais ? Alors ils avaient gagé leur union sur cet arbre. Ils lui avaient confié leur espoir. » À Namchon, les amants respirent l’éternité : « C’est un monde qui n’existe pas pour les autres. C’est un paradis. » Lee Seung U rappelle pourtant combien l’amour est fragile et dérisoire face à l’âpreté du monde. Les amants séparés n’ont d’autres choix que de se réfugier dans les songes.

« Quand il fera jour, j’irai à Namchon avec mon frère. Là-bas, il y a Sunmi. C’est la femme que j’aime. J’aime cette femme comme mon père aime ma mère. Mais elle, c’est mon frère qu’elle aime. Comme ma mère a aimé cet homme. Mais cette femme, on ne peut pas dire qu’elle ne m’aime pas, comme on ne peut pas dire que ma mère n’aime pas mon père. »

« 날이 밝으면 나는 형을 데리고 남천에 갈 것이다. 남천에는 순미가 있다. 그녀는 내가 사랑하는 여자다. 아버지가 어머니를 사랑하는 것처럼 나는 그녀를 사랑한다. 그러나 그녀는 형을 사랑한다. 어머니가 그 사람을 사랑하는 것처럼 그녀는 형을 사랑한다. 그러나 그렇다고 해서 어머니가 아버지를 사랑하지 않은 것이라고 말할 수 없는 것처럼 순미가 나를 사랑하지 않은 것이라고 말할 수도 없다. »

La Vie rêvée des plantes

Le titre du roman évoque l’espérance onirique de ceux qui parle le langage végétal. Dans la culture traditionnelle coréenne, les rêves (꿈 gum) forment des messages prémonitoires de bon ou de mauvais augure, et possèdent de multiples interprétations. Selon le concept de Taemong 태몽, les différents éléments d’un rêve permettent de connaître le sexe et le destin d’un enfant à naître. Ainsi, voir un tigre, un dragon jaune, du piment rouge, une montagne ou encore une épée dorée annonce la venue d’un fils ; songer à un dragon noir, des fruits de mer, des fleurs, des pommes, un anneau d’or ou un cadenas évoque la venue d’une fille.

Dans le roman de Lee Seung U, les personnages rêvent et ces rêves leurs parlent. Dans un cauchemar marécageux Kihyon voit son frère portant une paire de jambes dans ses bras tandis que son cadet l’observe, son propre corps sectionné de moitié : « Si ensuite je n’avais pas rêvé à ses jambes et si, dans mon rêve, mon frère ne m’avait pas demandé si ces jambes étaient les miennes, je ne serais pas resté. »

Sunmi, à son tour, fait un « rêve bizarre » aux allures de conte : la romance tragiques de deux êtres qui ne peuvent s’unir que sous une forme végétale, leurs racines enlacées « avec la tendresse de ceux qui s’aiment. » Une vision qui répond en écho à l’aspiration de l’homme dont elle est éprise : « Mon frère voulait se métamorphoser en arbre. Et son vœu était passé dans le songe de Sunmi. »

« Cette nuit-là, j’ai rêvé que mon père se métamorphosait en arbre. Il lui poussait des racines, des branches, des feuilles. Mon père-arbre plongea une racine dans la terre épaisse, laquelle descendit très profond jusqu’au roc, jusqu’à la mer. Elle se lança dans la mer, courut au loin comme pour l’enlacer. »

Le rêve, incarné par le « palmier qui soutient le ciel et le temps », est un refuge pour les amoureux, le lieu de tout les possibles. Façonné par les espérances, il se charge d’une force invisible et semblent prendre vie dans le monde tangible, faisant douter les personnage de la réalité : « J’ignorais de quel genre de rêve elle sortait, mais peut-être étais-je en train d’en vivre un moi-même. » Tristement, il n’y a que dans le monde de la pensée, des brumes de l’illusion, que les êtres peuvent exister pleinement et assouvir leur passion sans contraintes : « Leur désir ne pouvait se réaliser dans ce monde réel, ils avaient besoin de rêve, d’un lieu irréel, en tout cas hors de ce monde. » Le seul endroit capable d’arrêter le temps, de préserver les mirages, se trouve à Namchon, sous le palmier gardien, essence issue de l’amour et donc sacré : « Cet arbre, c’est aussi un rêve. Ici, nous sommes en un lieu qui n’existe pas, qui n’est pas de ce monde. C’est le lieu de votre rêve. »

« Mais subitement, le temps s’était immiscé dans ce beau mirage, et il s’était mis à s’écouler de nouveau. Leur retraite était devenue un lieu particulier sur cette terre. Finie l’utopie. Le constat s’imposait qu’on ne se soustrait pas au réel, si ce n’est en rêve. »

Métaphysique des plantes

Sous la plume de Lee Seung U, les arbres deviennent humains et les humains deviennent des arbres. La flore sert d’interprète aux émotions ressenties par les protagonistes du roman. Les sentiments internes poussent et nourrissent des arbres tortueux, aussi complexes que leur psyché ; et la frontière entre humain et végétal s’estompe peu à peu. Les arbres sont « pourvus de sens » et s’épanouissent sous les caresses : « La surface de la plante perçoit grâce à ta main ce qu’il y a dans ton cœur. » Ils se meuvent, se déplacent, « il faut conclure, non que les arbres ne bougent pas, mais qu’ils ne se laissent pas voir quand ils bougent. »

Dotés d’une « inquiétante force incantatoire », les arbres semblent renfermer des cœurs humains à l’instar de ces femmes changées en plantes qui peuplent la mythologie antique. Dans ses Métamorphoses (Metamorphōseōn librī) écrites au Ie siècle, le poète latin Ovide énumère les transformations surnaturelles des mortelles produites par l’intervention divine. Victimes du désir des dieux, les malheureuses sont muées en laurier, roseau, micocoulier, peuplier, cyprès, sapin… Les essences sont souvent issues d’arbres qui pleurent, une production de sève perçue comme une manifestation humide féminine (Frontisi-Ducroux).

« Les nymphes abandonnent leurs corps et se transforment en arbres. »

« 요정들은 신들의 욕정과 탐욕을 피해 육체를 버리고 나무가 된다. »

Ainsi, « les arbres sont l’incarnation d’amours brisées » / « 나무들마다 이루어지지 않은 아프고 슬픈 사랑의 사연들을 하나씩 가지고 있는 것은 그 때문이다 », preuves silencieuses de la solitude des êtres. Uhyon est fasciné par un couple de pin dont les tronc s’entremêlent comme la danse de deux corps enlacés : un aliboufier qui « a l’air de vouloir enserrer le premier de ses branches, il est tout délicatesse, tout élégance, on dirait une femme à la peau douce et halée », « cet arbre, svelte et élancé, me fait penser à une fille nue. »

Les personnages eux-mêmes prennent des allures végétales. Le visage triste de Sunmi « faisait penser à une plante poussée dans l’ombre », tandis que sa silhouette évoque « un feuillage ombragé. » Uhyon lui-même est réduit à l’état de plante verte, prisonnier de son corps, dans un état semi-végétatif. L’infirme rêve de devenir un arbre, d’abandonner son corps organique : « J’aimerai y aller, j’aimerai me fondre dans cette forêt, je rêve d’aller toucher ce grand frêne qui soutient le ciel, oui, mais aussi le temps. »

« Il voulait transcender sa condition, devenir pur esprit, échapper enfin aux lourdes contingences de la vie. Cela n’était possible que par la métamorphose. Renoncer à sa condition présente pour se transmuter en un autre être, quelle entreprise à la fois démesurée et désespérante ! »

Les végétaux possèdent une puissance mystique invisible et discrète dont Kihyon est initialement aveugle. Contrairement aux membres de sa famille qui tous ont établis une connexion particulières avec les plantes, il est incapable de comprendre leur langage. Bien que son père-jardinier tente de lui faire comprendre cette singularité en murmurant des paroles inaudibles à des feuilles : « Je me sentais un peu déçu, d’autant qu’il me donnait l’impression de venir d’un autre monde. Non, en réalité c’est moi qui venais d’un autre monde, qui n’appartenais pas au monde végétal où vivait mon père. »

Peut-être est-ce pour cette raison qu’il ne parvient pas à s’enraciner dans sa famille. Il est le seul qui n’établit pas de contact avec la flore. Son insensibilité à l’égard des plantes est similaire à son détachement à l’égard des humains. C’est en prenant connaissance de l’amour de sa mère pour un autre et de l’union spirituelle qui lie ce couple aux arbres, que ce jeune homme égoïste et jaloux apprend peu à peu à faire preuve de compassion et de sagesse, laissant les graines enfouies germer dans son âme.

« Les plantes lisent en nous. On est incapable de l’expliquer, mais elles ont une très grande capacité de perception, qui dépasse celles de nos sens. […] les plantes ressentent la souffrance, la tristesse, le bonheur. Elles savent d’emblée, instinctivement, si l’homme ment ou s’il parle vrai. Un amour feint les laisse de marbre. Pour être en communication avec elles, il faut être sincère. »

« 식물들은 사람의 마음을 읽는다. 설명할 수는 없지만 식물들은 감각을 뛰어넘는 놀라운 지각능력을 가지고 있다고 한다. 나무꾼이 다가가면 부들부들 떠는 떡갈나무, 토끼가 다가가면 사색이 되는 홍당무에 대한 기사가 어떤 잡지에 실렸었다. 식물도 감정을 가진 생명이다. 고통을 느끼고 슬픔을 느끼고 행복도 느낀다. 사람이 거짓말을 말하는지 진실을 말하는지 식물들은 본능적으로 알아차린다. 거짓 사랑은 반응을 불러일으킬 수 없다. 사람과 마찬가지로 식물과 교감하기 위해서도 진실해야 한다. »

Rédemption

La Corée du Sud présente la particularité d’être une terre fertile pour le christianisme, et notamment pour le protestantisme, en particulier depuis la fin de la colonisation japonaise (N. Luca). La nuit urbaine est illuminée par les multiples néons en forme de croix rouges indiquant la présence des églises, et il n’est pas rare de voir des prédicateurs, convaincus de l’arrivée imminente du Christ, clamer haut et fort la puissance du Seigneur au cœur des rues commerçantes.

Écrivain attentif au discours religieux, Lee Seung U, qui a étudié la théologie, insuffle à ses œuvres une dimension mystique comme dans L’Envers de la vie (Saeng-ui imyeon 1993) ou Le Chant de la terre (Jisangeui norae 2012). Une sensibilité spirituelle qui fait écho à celle du grand écrivain Yi Chong Jun 이청준 (1939-2008), originaire de la même ville natale que son homologue et auteur prolifique de fictions intenses dont Les Cons et les imbéciles (병신과 머저리 Byeongsingwa mejeori, 1966), Le Prophète (예언자 Yeeonja, 1991), ou L’île d’Io (Ieodo 이어도, 1974).

Ainsi, Kihyon, le frère fautif, reflet d’un Caïn jaloux, fait office de pénitent, celui qui veut racheter ses fautes passées envers son frère et ses proches. Le roman présente le parcours de croix de ce jeune homme en repentance. C’est lui, le benjamin de la famille toujours absent et en retrait, que va rétablir l’équilibre perdu. Le dernier né qui porte le poids de la cimentation est le seul capable de renouer les liens familiaux : « Je sentais bien que tout le monde avait envie de se retrouver autour de la table pour manger ensemble, mais personne n’osait prendre les devants. La seule personne qui pût le faire, c’était moi. »

Pour combler sa dette de sang, Kiyun est pris d’une intuition : « C’est Sunmi et elle seule qui détenait la clé de la guérison de mon frère. » Il la retrouve dans la bibliothèque – temple de papier – où elle travaille. La mélancolique jeune femme qui « nageait dans l’espace avec la grâce des poissons » ne sait rien de l’état de Uhyon. On lui a caché la vérité dissimulées sous des mensonges et des silences : « Surtout, Uhyon ne m’écrivait jamais la moindre ligne, jamais je n’avais le moindre coup de fil. Mon cœur se desséchait, brûlait, se consumait, je me sentais devenir folle. »

« J’ai prié pour que mon frère retrouve la santé et qu’il reprenne sa place dans le monde. […] Je sais bien que je ne serai jamais tout à fait blanchi. Le crime originel est une sorte de tatouage qu’on ne peut pas effacer. »

La quête de Kihyon est à l’image d’une rédemption chrétienne. Prenant conscience de sa place secondaire dans l’histoire, il expie ses fautes et s’ouvre à la souffrance de ses proches : « Comprendre quelqu’un, ce n’est pas la même chose que pénétrer le sens des mots. » Les personnages atteignent l’apaisement et en quelque sorte, le salut tant espéré, grâce à une foi indéfectible en l’amour de l’autre. Un amour qui les transcende et les libère de lourdes années d’oppression et de secrets douloureux. La confession de la mère sur sa liaison passée, la compréhension de la peine de Uhyon par le manque de Sunmi, l’acceptation du père, sont autant d’éléments clés permettant la guérison.

Le pardon tant espéré s’incarne sous la forme de son propre père, cette figure discrète, presque invisible, porteuse d’une sagesse mystérieuse : « Il avait l’air d’appartenir à l’univers des plantes. » Le secret familial levé, comme une déchirure, permet aux êtres d’ouvrir les yeux. Le père se rapproche de son fils, celui qui partage le même amour à la fois beau et douloureux pour une femme : « Il a posé une main sur ma tête. C’était comme si une branche me couvrait. […] Cette main, je l’avais attendue. »

« Je n’avais plus peur de l’obscurité. Le bois m’était familier, la nuit était douce. Je voyais enfin ce fameux frêne venu de la nuit des temps, qui soutenait le ciel. Ce frêne que mon frère voulait rejoindre au fond de la forêt. Il n’était pas dans la foret, il était en nous. Ce frêne, on ne le découvre pas, on le devient. Petit à petit, mon cœur affolé a retrouvé son calme. »

« 나는 하늘을 떠받치고 있는, 하늘만 아니라 시간까지도 떠받치고 있는, 태고의 거대한 물푸레나무를 이미 보아버렸다는 생각을 했다. 형이 숲속으로 들어가서 보고 싶다고 했던 그 거대한 물푸레나무는 그 숲속 어딘가에 심어져 있는 것이 아니라 사람의 마음속에 심어져 있는 것이라는 생각을 했다. 숲속 어딘가에 심어져 있는 물푸레나무를 어느 순간 우리가 발견하는 것이 아니라 우리 스스로 물푸레나무가 되는 것이라는 생각을 했다. »

SOURCES :
  • Assenac, Dominique. « Au fond des choses. Entretien avec LEE Seung-u », Keulmadang, 04/09/2014
  • Brasseur, Pierre, et Pauline Detuncq. « L’assistance sexuelle : qu’est-ce à dire ? Quels enjeux ? », VST – Vie sociale et traitements, vol. 123, no. 3, 2014, pp. 51-56.
  • Choi, Mikyung ; Juttet, Jean-Noël. « Les « sombres feux du passé » dans la littérature contemporaine de Corée du Sud », Critique, vol. 848-849, no. 1-2, 2018, pp. 165-179.
  • Eo Suwoong 어수웅. « 5전6기 영광… « 나는 아주 많이, 오래 쓸 것이다 », Chosun, 16/10/2013
  • Frontisi-Ducroux, Françoise. Arbres fille set garçons fleurs : Métaphores érotiques dans les mythes grecs, Editions du Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle, 2017
  • Grayson, James H. Korea – A Religious History, Routeledge Curzon, NY, (1989) 2002
  • Hyung Jeong Im, Mouvements étudiants en Corée du Sud, L’Harmattan, Paris, 2005.
  • Luca, Nathalie. « L’évolution des protestantismes en Corée du Sud : un rapport ambigu à la modernité », Critique internationale, vol. no 22, no. 1, 2004, pp. 111-124.
  • Park Boo Jin. The Symbolic Meaning of the Tree in Korean Traditional Faith and Rituals, sand play counseling research, Korean society of sand play therapy, Korea, Volume 10 issue 1, vol 16, pp 79-94
  • Park Hae Hyun 박해현. « 박해현 기자의 ‘우리시대 작가 열전’] 소설가 이승우 », Chosun, 02/09/2009
  • Park Hae Yun, « LEE Seung-u, un écrivain très aimé des Français », Keulmadang, 04/09/2014
  • Park Jung Youn. « Disability discrimination in South Korea: routine and everyday aggressions toward disabled people », Disability & Society, 32 :6, 918-922, 2017
  • Park Si-soo, « Disabled peoples sexual right ignored », article du Koreatimes datant du 04/04/2011
  • Piel, Jean. Corée, tempête au pays du matin calme, éditions Philippe Picquier
  • Pióro Ferrand, Joanna, et Yves Jeanne. « Assistance sexuelle et prostitution : un binôme tabou ? », Reliance, vol. 29, no. 3, 2008, pp. 101-106.
  • Seth, Michael J. A History of Korea : From Antiquity to the Present, Rowman & Littlefield Publishers, UK, 2011.
  • Tian Jin Gi 천진기. « Cultural Grammar of Trees and Poetics of the Museum Utilization Plan-Focusing on the Local Symbol Tree 나무의 문화문법과 박물관 활용방안 시론 – 지역상징 나무를 중심으로 », Museum journal 박물관학보, vol 33, Korean Museum Society 한국박물관학회, pp.69-91, 2017
  • Zuibaxan, « L’œuvre de LEE Seung-u : Entre culpabilité et espoir », Keulmadang, 04/09/2014
  • 대한민국의 병역 제도 sur Ko.Wikipedia.org
  • (Article illustré par mes propres photos prises lors d’un lointain séjour en Corée du Sud, accompagnées de citations en coréen tirées du livre)

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